Faire face aux problèmes de fond que soulève la guerre du M23 à l’heure des négociations de Kampala

Par Kä Mana

La réflexion que je propose ici, je l’ai conçue et rythmée quand les troupes du M23 ont quitté la ville de Goma après une douzaine de jours d’occupation. J’avais au plus profond de moi le souci de savoir si la guerre menée par les rebelles s’achevait dans une totale absurdité où s’il y avait, grâce à elle, une certaine profondeur à penser et à offrir à la nation congolaise afin que notre société puisse lire correctement les signes des temps et orienter sa destinée à partir de ces signes, avec toutes les questions de fond qu’il ne nous est plus possible d’éluder maintenant.

Quand on s’adonne à un tel effort de lucidité sereine et de réflexion calme, on est confronté à deux noyaux de discours qui se diffusent dans la société congolaise de part en part et révèlent les enjeux importants sur lesquels devraient porter les efforts de paix durable en RDC, si l’on veut réellement évaluer tout ce qui est arrivé et en tirer de leçons fructueuses, tranquillement.

Deux noyaux de vision d’un même événement

On se confronte directement à la parole de nos compatriotes qui s’écrient, dans un sentiment de satisfaction radieuse et de soulagement rayonnant : “Ouf ! Ils sont partis, ces envahisseurs, nous espérons ne jamais revivre le cauchemar que ces bandits de grand chemin nous ont imposé. ”

En face, souriants et confiants, les sympathisants du mouvement rebelle et les militants de sa cause, heureux du retentissement mondial que la chute de Goma a donné à leurs revendications, affirment : ” Nous sommes là et nous resterons là ; notre révolution se poursuivra jusqu’au triomphe final. “

Je me demande, pour ma part : que se cache-t-il derrière l’une et l’autre de ces deux visions de la réalité, au moment où commencent les négociations de Kampala entre le gouvernement de Kinshasa et les rebelles du M23? Ces Négociations qui risquent de durer longtemps, à la congolaise, sans aucun sens de l’honneur, de la dignité ou de la responsabilité, au rythme de multiples querelles protocolaires, d’innombrables enlisements diplomatiques, de moult dérives politiciennes et d’insoupçonnables retournements et rebondissements en abondance.

Logique des ambitions

Un ami, qui fait parti de nos compatriotes heureux et soulagés de voir Goma libérée de la rébellion, et qui est membre de la société civile de la ville dans une organisation pour la paix, m’a appelé au téléphone dès l’annonce du départ des militaires du M23. Nous avons eu une brève conversation sur ce départ.

Lui : Tu as appris la nouvelle ?
Moi : Quelle nouvelle ?
Lui : Ils sont partis.
Moi : Qui ?
Lui : Les envahisseurs du M23.
Moi : Tu crois qu’ils sont vraiment partis. J’ai pris une moto ce matin et le conducteur de la moto m’a dit le contraire de ce que, toi, tu affirmes.
Lui : Tu ne vas tout de même pas croire ce que dit un motard.
Moi : Je te dis seulement que le petit peuple ne croit pas sérieusement au retrait du M23 de Goma. C’est cela que le motard prétend.
Lui : Je te dis qu’ils sont partis.
Moi : Le motard m’a demandé combien de militaires du M23 sont entrés dans la ville, combien en sont sortis et qui a contrôlé les effectifs à l’entrée comme à la sortie des troupes.
Lui : la décision a été prise par les instances supérieures de la communauté internationale.
Moi : Le motard prétend qu’on peut être motard et travailler calmement dans les rues de Goma, tout en étant un implacable et farouche combattant, au service du M23. Il a ajouté, en riant : ” Ce n’est pas pour rien que les motos figurent, en abondance, parmi le butin de guerre de l’armée révolutionnaire qui a pris la ville. ” Et il semblait, malgré l’ironie, savoir de quoi il parlait.
Lui : Il parlait pour parler, pour rire seulement.
Moi : Je n’en suis pas si sûr.
Lui : Et que veut dire ce motard, à ton avis ?
Moi : Que le M23 était clandestinement à Goma avant la chute de la ville, qu’il s’est installé officiellement dans la ville avec son armée pendant les jours d’occupation et qu’il restera encore clandestinement dans la ville en attendant l’occasion de reprendre la guerre, si les négociations échouent.
Lui : Les choses se jouent maintenant au plus haut niveau politique et les mesures sont prises pour que Goma ne tombent plus.
Moi : Les choses se jouent aussi dans les entrailles de la population et il faut y être sensible, si tu vois ce que je veux dire.
Lui : Je ne vois pas.
Moi : Réfléchis tout de même à ce que le motard dit. Vox populi…

Quand je me suis attentivement concentré sur les propos de mon ami de la société civile et sur ceux du motard anonyme de la ville de Goma, j’ai compris que nous venons de vivre une guerre inachevée. Une guerre dont il faut tirer les leçons dans une réflexion approfondie sur le message des rebelles et sur les problèmes de fond qu’il recèle face au gouvernement actuel et à l’ensemble de la société congolaise. Il ne suffit pas aujourd’hui de croire, comme mon ami de la société civile, que tout est fini parce que les instances politiques de la CIRGL ou de la communauté internationale l’ont ainsi décidé, alors que des troupes du M23 sont à six kilomètres de l’aéroport et qu’elles campents sur les collines surplombant Goma. De même, il ne suffit pas d’être convaincu, comme mon motard anonyme, que le M23 est encore niché clandestinement dans la ville, pour croire qu’une nouvelle chute de Goma sera une solution à la crise. Il me semble plus judicieux de regarder les choses en face et d’interroger les événements avec rigueur pour proposer les voies les meilleures de sortie de crise.

Creuser plus à fond

Quand j’ai dit tout cela à un professeur d’université de la ville, il a voulu que nous approfondissions mes convictions et que nous en discutions sereinement.

Lui : Tu penses qu’il faut faire quoi exactement ?
Moi : Toi et moi, nous appartenons à une catégorie de la société dont l’une des tâches fondamentales est de réfléchir et de produire des connaissances sur ce qui se passe réellement dans la société, en vue des solutions vraies et crédibles. Nous ne sommes ni de la société civile, pour prendre des vessies pour des lanternes, comme c’est de plus en plus le cas en RDC, surtout à Kinshasa, ni de la base sociale des populations qui prennent leurs rêves pour la réalité, ni de l’ordre de l’armée congolaise, qui recule au moindre danger face aux armées ennemies et espère tout de même continuer la guerre. Nous devons faire notre travail.
Lui : C’est-à- dire ?
Moi : Réfléchir sur ce qui arrive au pays et produire des connaissances pour résoudre globalement les problèmes.
Lui : Et que nous est-il arrivé avec le M23 ?
Moi : Une guerre dont nous devons maintenant comprendre les tenants et les aboutissants, si nous voulons qu’une vraie négociation ait lieu et réussisse, au lieu d’une mauvaise négociation que le gouvernement et les rebelles risquent d’offrir au monde, faute d’une analyse sérieuse des enjeux du présent et de l’avenir de notre pays.

Je me suis attaché à dérouler les événements comme il convient, à mes yeux, de les lire en écoutant ce qui se dit et ce qui se raconte dans divers milieux sur cette guerre : les milieux politiques congolais, les milieux de l’intelligence, le champ de la société civile, l’armée, les populations et la société civile.

Moi : On ne peut pas avoir une bonne vision du problème si on ne distingue pas bien les niveaux du problème tel qu’il est perçu à grande échelle par tous ces groupes.
Lui : Comment est-il perçu ?
Moi : Il y a plusieurs niveaux de guerres en présence et plusieurs conflits en concurrence.

Je lui ai parlé alors de la guerre de personnes que le discours populaire sent bien entre les deux présidents, celui de la RDC et celui du Rwanda. Une guerre dont le petit peuple dit qu’elle est un affrontement de complices qui se trahissent sur des enjeux souvent cachés aux yeux du monde, sur la base des promesses vite noyées dans les mensonges et la roublardise politicienne.

Il ya la guerre entre les FARDC et le M23. Les forces intellectuelles, la société civile et l’Eglise du Congo, pour soutenir le gouvernement en place à Kinshasa, parlent d’une guerre d’occupation, de prédation, de pillage ou de balkanisation.

Il y a la guerre des milices locales entre elles, avec ou sans l’aide étrangère, autour des enjeux fonciers comme autour de la maîtrise du circuit des minerais dont le Congo affirme qu’ils sont sa richesse sans pourtant mettre sur pied ni une politique d’exploitation cohérente à l’échelle industrielle à l’est du pays ni une dynamique de sécurisation sérieuse de l’espace nationale par une force militaire crédible.

Il y a des guerres liées aux enjeux identitaires, fondées sur l’énergie des atavismes tribalistes ou sur la volonté de chaque tribu d’assurer sa propre sécurité et de disposer de son propre espace de vie.

Telles qu’elles se mènent aujourd’hui, toutes ces guerres sont du type négatif : ce sont des guerres de destruction.
Pour relancer notre dialogue, mon interlocuteur m’a demandé ce qu’il convient de faire face à ces guerres.

Lui : On fait quoi face à toutes ces guerres ?
Moi : Il faut en démonter les logiques et en analyser les mécanismes, pour découvrir que derrière tous les arguments qui les justifient, il y a une incompréhension stratégique manifeste : toutes les revendications qui les portent peuvent être satisfaites par la paix et dans un contexte de paix, avec beaucoup plus de fécondité qu’en contexte de guerre.
Lui : Aucun acteur dans toutes ces guerres ne répondrait favorablement à des propositions de paix.
Moi : Si !
Lui : Comment cela ?
Moi : En remplaçant les guerres négatives et destructrices par des guerres positives et constructrices, pour chaque belligérant individuellement et pour tous les groupes en guerre tous ensemble.
Lui : Je ne vois pas de quoi il s’agit.

De la guerre négative à la guerre positive

Je n’ai pas voulu continuer le dialogue de manière abstraite. J’ai proposé que nous prenions pour exemple la guerre du M23 telle que nous l’avons vécue à Goma. Transformer une telle guerre négative et destructrice en une guerre positive et constructrice, cela devrait être l’enjeu de toutes les négociations sérieuses et profondes entre le gouvernement et le M23.

Lui : Développez votre pensée.
Moi : Regardons les choses en face.
Lui : Que s’est-il passé ?
Moi : Ceci exactement. Un groupe d’indisciplinés aux yeux de notre gouvernement devient une petite troupe de mutins. La petite troupe de mutins devient une force de guerre. La force de guerre se dote d’une aile politique pour agir sur les esprits. Tout devient une machine implacable et un rouleau compresseur qui arrive à prendre une ville forteresse comme Goma. Cela ne te donne pas à réfléchir ?
Lui : On sait qui est derrière la puissance du M23, quels pays, quels présidents et leurs armées.
Moi : Ce n’est pas une explication. Pourquoi ceux que l’on considère comme la force de levier du 23 font-ils ce que l’on dit qu’ils font ?
Lui : Derrière ceux qui sont la force de levier du M23, comme vous dites, on connaît le poids des puissances mondiales et de leurs intérêts de pilleurs et de prédateurs.
Moi : Là également, ce n’est pas une réponse. On ne fait que massifier le problème et il devient difficile à résoudre. S’il faut agir sur les puissances mondiales obscures, sur un Rwanda puissant et invincible, sur l’Ouganda déterminé à agir pour ses intérêts au Congo et sur le M23 dans toute ses capacités de nuisance dans le Nord Kivu, autant baisser les bras tout de suite et attendre que la situation s’évapore elle-même avec ses problèmes.
Lui : que faire alors ?
Moi : Je vous l’ai dit.
Lui : Quoi ?
Moi : Considérer attentivement les événements et tenter de voir ce qu’il y a derrière eux et les problèmes qu’ils posent. Ces problèmes, une fois qu’ils sont identifiés, permettraient de changer une guerre négative et destructrice en une guerre positive et constructrice. On les considérerait comme des enjeux face auxquels il faut se mobiliser ensemble pour des solutions fécondes au lieu de s’enfermer dans les sarcophages de la violence et de la mort.
Lui : Lesquels ?
Moi : Regardons comment s’est déroulée la chute de Goma, par exemple.

J’ai alors présenté à mon collègue la chronologie des événements. 15 novembre : la bataille de Kibumba que le Congo présente comme un triomphe pour son armée et une débandade pour les rebelles. Nous sommes à 25 kilomètres de Goma. Deux jours après, toujours à Kibumba, ceux que nous croyions en débandade reprennent l’offensive et créent la panique chez les FARDC, armée congolaise qui recule à Kalimanyoka, à 14 kilomètres de Goma. ” Repli stratégiques “, disent les autorités militaires congolaises. Malgré le soutien de la Monusco, l’armée congolaise recule encore devant les attaques de l’armée révolutionnaire congolaise du M23. Nous sommes à 10 kilomètres de Goma. Le mouvement de recul va continuer jusqu’à Kibati, à 10 kilomètres de Goma, toujours sous la puissance de feu de l’ARC. Vient alors la bataille finale dans Goma même, ville qui tombe le 20 novembre. Et c’est ce jour même de la chute que les troupes de renfort des FARDC viennent de Bukavu. Trop tard.

Moi : vous ne voyez pas le problème dans la stratégie des FARDC face à l’ARC ?
Lui : On voit bien que l’armée rwandaise était derrière les rebelles. C’est l’armée rwandaise qui a pris Goma. Il y a même un rapport des instances internationales qui l’attestent.
Moi : J’ai demandé si vous ne voyez pas le problème derrière la stratégie militaire des FARDC et vous me répondez que le problème de la stratégie militaire des FARDC, c’est le Rwanda, en vous appuyant sur un rapport international qui tombe trop à pic pour être vraiment crédible.
Lui : Ce sont les Rwandais qui ont défait notre armée.
Moi : Pour moi, le problème n’est pas la puissance des puissants, mais la faiblesse des faibles. C’est ce problème que nous devons penser au Congo aujourd’hui et chercher à savoir pourquoi nous sommes si faibles. Nous nous rendrons alors compte que derrière une défaite militaire lors d’une bataille se profilent des faiblesses structurelles congolaises dont les FARDC dans leur stratégie de recul en recul, de fuite en fuite et de défaite en défaite, sont un miroir.
Lui : Vous dédouanez le Rwanda à peu de frais.
Moi : Je réponds à la question de savoir quel est notre problème essentiel en RDC. Laissons le Rwanda résoudre ses problèmes et résolvons avant tout les nôtres. Résolvons d’abord nous problèmes de fond, tout le reste nous sera donné par surcroît.

Nos vrais problèmes

Cette discussion avec mon collègue résume la substance des débats congolais sur les problèmes du pays aujourd’hui. Bien des Congolais voient les faiblesses du pays mais cherchent des réponses en dehors de la lumière même des problèmes tels qu’ils se posent : la lumière des faiblesses structurelles de notre nation.

Il y a d’abord les problèmes des faiblesses structurelles de tout notre système de sécurité nationale au sens global de ce terme. De la sécurité véritable d’un pays, nous n’avons pas des forces, mais les faiblesses : un manque d’organisation manifeste, un déficit de volonté et de motivation pour défendre le territoire national, un manque de foi des citoyens dans les autorités dirigeantes de la nation et une indifférence face au devoir de donner au pays une énergie de changement qui le rende plus fort.

Il y a ensuite les faiblesses structurelles du système politique congolais : un système d’irresponsabilité face au choix à faire pour donner de la puissance à la nation ; un système d’incohérence stratégique dans le champ de toutes les batailles qu’un pays sérieux doit vouloir gagner dans le monde d’aujourd’hui (économie, sciences, technologies, santé, éducation, infrastructures et organisation).

Il y a enfin les faiblesses de l’imaginaire congolais qui est devenu un imaginaire de jérémiades sans fin, dans un ponce-pilatisme national sans limites face à ce que nous devons prendre comme responsabilité face à notre propre destin. Ce déficit de responsabilité me fait penser à ce que le l’ex-président américain Bill Clinton écrivait un jour sur lui-même : ” On m’avait appris à ne jamais faire peser sur d’autres la responsabilité de mes problèmes. ” Dans la société congolaise, nous avons appris le contraire et nous ne nous rendons pas compte que nous sommes sujets de nos actes et maîtres de l’image que nous donnons de nous aux autres partout dans le monde.

Je considère que ces trois formes de faiblesses que la guerre a révélées devraient désormais être au cœur de la réflexion congolaise sur le Congo. C’est la première grande leçon que je tire de la guerre du M23 et de la défaite de notre armée. Que les troupes de ce mouvement soient parties de Goma où qu’elles soient encore clandestinement dans la ville m’importe peu. L’important est de considérer que ce qui est arrivé est un catalyseur d’une nouvelle conscience qui doit naître : nous sommes faibles, il nous faut inventer une politique de puissance et de développement pour le Congo. Seule une telle politique de puissance et de développement nous permettrait de tenir en respect tous ceux qui, directement ou indirectement, à l’échelle des grandes Puissances du monde ou tout près de nous comme voisins directs, auraient la tentation de vouloir nous attaquer pour nous dominer ou nous vassaliser.

J’ai alors dit clairement au professeur dans notre dialogue, ce qui me paraissait fondamental.

Moi : Si nous transformons la bataille négative et destructrice du M23 dans ses revendications étroites et partisanes en bataille positive et constructrice pour la puissance et le développement, nous deviendrions plus forts et plus intelligents que tous ceux que nous accusons d’agression, de pillage, de prédation, de crimes de guerre et de crime contre l’humanité. Le combat sera alors celui du peuple congolais contre lui-même et c’est cette bataille là que nous devons gagner. Absolument. Impérativement.
Lui : Je vois, je vois, je vois.
Moi : Nous devons comprendre cela, et nous devons le faire comprendre également au M23. Les négociations de Kampala pourront alors être des négociations entre Congolais sérieux et responsables, et non une farce inutile et grotesque. Elles tourneraient autour d’une grande ambition nationale et toute la nation congolaise serait concerner et s’approprierait les vrais enjeux de la guerre du M23. On serait alors loin, très loin des petits accords d’un certain 23 mars 2009 et l’on verrait l’avenir du Congo dans son éclat et dans les responsabilités qu’il exige de chaque congolaise et de chaque Congolais.
Lui : Quel vaste programme !

Faire face à notre avenir dans une attitude responsable

La manière dont je cherche à transformer une guerre négative et destructrice en une guerre positive et constructrice ne reçoit pas l’assentiment de certains de mes compatriotes va-t-en-guerre aujourd’hui. A un journaliste de Kinshasa qui m’a appelé pour me reprocher ma tendance à trop me concentrer sur l’état intérieur du Congo sans voir exactement le poids de la communauté internationale et de nos voisins dans nos malheurs et dans nos problèmes, j’ai répondu en clarifiant ma position à partir de l’état actuel des provinces du Kivu.

Moi : Pourquoi voulez-vous absolument que toute réflexion sur nos problèmes commence par la dénonciation de nos voisins et d’un complot mondial contre le Congo ?
Lui : Ce n’est pas notre faute si nos richesses attisent les appétits.
Moi : Quelles richesses et quels appétits.
Lui : Tu n’ignores pas les richesses de notre sous-sol et de notre sol.
Moi : Je connais le beau mythe d’un Congo aux richesses naturelles infinies et il m’enchante dans tous mes rêves et dans toutes mes espérances. Mais je sais que la vraie richesse d’un pays, c’est sa matière grise. Je n’ai pas le sentiment que nous en ayons à profusion, la matière grise, quand je vois comment le pays est gouverné et géré et comment les richesses dont nous parlons sont réellement exploitées et à quoi sert l’argent qu’elles rapportent. Au Kivu, nous en sommes encore à une exploitation artisanale du sous-sol, avec des houes, des machettes et des pelles, alors qu’une politique d’industrialisation de la région serait notre véritable utilisation de la matière grise. En réalité, ce qui aiguise les appétits des autres, ce ne sont pas nos richesses naturelles : c’est le fait que ces richesses ne sont pas entre les mains des dirigeants et d’un peuple qui ont suffisamment de matière grise pour en organiser l’exploitation, pour en faire une énergie de développement et pour devenir, grâce à cela, un pays puissant et respectable.
Lui : Vous exagérez. Nous avons aussi au Congo d’énormes richesses d’intelligence ?
Moi : Elles font quoi exactement de leur pays ?

Mon interlocuteur s’est tu un bon moment, comme s’il sentait soudain où le bât blesse et où le Congo est un problème pour le Congo. Il respira profondément avant de relancer notre dialogue :

Lui : Vous aimez l’auto-flagellation stérile.
Moi : Vous auriez préféré l’autoglorification flambante, sans doute.
Lui : Ni l’une ni l’autre.
Moi : Alors vous devez partager avec moi la lucidité critique et l’honnêteté intellectuelle pour voir les choses telles qu’elles sont dans la situation actuelle du Congo telle que nous la révèle la guerre du M23.
Lui : Je me demande bien ce que vous mettez derrière les exigences de lucidité critique et d’honnêteté intellectuelle.
Moi : ce sont les exigences que toutes les forces de l’intelligence devraient se donner au Congo actuellement.
Lui : Elles consistent en quoi ?
Moi : Eventrer le boa, comme dit le langage populaire.
Lui : Pour trouver quoi dans le ventre du boa-RDC ?
Moi : Ce que la guerre du M23 nous a montré au grand jour.
Lui : Quoi exactement ?
Moi : J’ai inventorié sept nœuds de problèmes à la solution desquels il est urgent de s’atteler et qui devraient être le cœur de toute négociation sur l’invention d’un avenir à la RDC.
Lui : Vous pensez que Kampala sera une nouvelle Conférence nationale pour le Congo ou une sorte de Sun City pour un compromis politique global qui remette le Congo sur les rails ? Vous vous trompez. Kampala est un petit forum pour résoudre de petits problèmes de cuisine en suspens interne entre les rebelles du M23 et le gouvernement, sans doute dans la perspective de distributions de grâces matérielles sous formes de postes dans l’armée.
Moi : Si nous sommes devant un gouvernement sérieux et des rebelles sérieux, nous devons conjecturer qu’ils décideront d’aborder des problèmes de fond et je vous ai dit que j’en ai identifié sept.
Lui : Justement nous ne sommes dans la configuration de sérieux dont vous parlez.
Moi : Ce sont les événements qui imposent le sérieux. Et la guerre du M23 a sans doute secoué notre cocotier congolais. Du moins elle devrait le faire.

Je me mis alors à dérouler les vrais problèmes qui exigent des débats de fond et des solutions radicales pour une paix durable dans un pays comme le nôtre.

Le problème de la refondation ou de la vraie fondation de l’Etat congolais. Comme tout le monde sait aujourd’hui et voit clairement que la RDC est un pays sans Etat véritable ni capacité de garantir la sécurité au sens plein du terme à ses habitants, il faut réfléchir sur les conditions indispensables à la construction d’un vrai Etat. Ces conditions sont à mes yeux : la crédibilité des dirigeants, leurs qualités humaines, la légitimité de leur mandat et la solidité des institutions. Il ne s’agit pas d’un problème purement politique, il s’agit surtout d’un problème de rationalité organisatrice et d’engagement éthique. Si ce problème n’est pas résolu, c’est en vain que l’on négociera des grâces, des jouissances, des positionnements, des bénéfices et moult avantages. Plus exactement, il serait ruineux de faire des dépenses somptuaires pour des débats concernant le pouvoir et son partage entre gouvernement et rebelles quand on n’a pas changé le cadre de ce pouvoir et de son exercice.

Le problème de la gouvernance participative et de la capacité de l’Etat à en garantir l’exercice par un ordre des pouvoirs et de contre-pouvoirs fertiles. S’enfermer dans une politique qui donne l’opportunité à un groupe de personnes de s’approprier les richesses du pays par la violence armée ne peut conduire qu’à des cycles de contre-violences, qui empêcheraient le pays de fonctionner selon une normalité démocratique que chaque Congolaise et chaque Congolais appellent de tout cœur. Quand on refuse cette perspective d’un fonctionnement démocratique et que l’on s’enferme dans l’archaïsme de petites royautés despotiques dans des villages sans infrastructures, comme cela se passe maintenant à l’est de la RDC, on sème le vent pour récolter un jour ou l’autre la tempête. En RDC, il convient de semer plutôt la démocratie pour récolter la paix durable.

Le problème de la décentralisation du fonctionnement des structures étatiques pour une efficacité maximale de l’action à l’échelle locale. La Constitution de 2006 avait garanti au pays cette voie de la décentralisation comme la marque de démocratie pour un Congo de nouvelles ambitions de grandeur. Le gouvernement de Kinshasa a refusé cette voie de la sagesse constitutionnelle au profit d’un ordre de centralisation incompétente. Nous en payons aujourd’hui le prix. A la place d’une décentralisation maîtrisée dans un Etat fiable et crédible, nous en sommes, dans les provinces du Kivu particulièrement, à des principautés meurtrières cruellement administrées par des milices que le gouvernement lui-même alimente en armes. Comble des combles ! Il faut casser les ressorts d’un tel système et faire de nouveau d’une décentralisation responsable et de sa fécondité locale le socle de notre système politique d’avenir.

Le problème de la gestion des identités ethniques dans l’espace social congolais. La Troisième République n’a pas résolu ce problème. Mobutu avait classé le tribalisme dans la liste des délits et des crimes. Cela lui avait permis pendant un long temps de créer et de consolider l’unité du pays, avant que lui-même ne verse dans ce mal aujourd’hui endémique. Si on ne comprend pas aujourd’hui que tout Congolais est Congolais, quels que soient son faciès, la résonnance de son nom ou la ressemblance de son physique avec d’autres physiques dans les pays voisins, on déstabilise la nation par des clichés destructeurs et l’unité de la nation s’effondre. Il convient d’avoir un ordre juridique clair, qui reconnaisse que tout Congolais est Congolais comme tout homme est homme, avec des droits, des devoirs et des pouvoirs créateurs à déployer là où il vit, au service de la nation tout entière.

Le problème des relations du Congo avec ses voisins. Nous vivons dans un pays dont la vie, depuis notre indépendance, est émaillée par de multiples conflits avec les voisins. Mobutu et Agostino Neto avaient fait du Zaïre et de l’Angola des chiens politiques enragés l’un contre l’autre. L’un soutenait Jonas Savimbi et l’UNITA. L’autre soutenait les Diabos katangais qui attaquèrent le Zaïre à deux reprises. Le Zaïre et le Congo-Brazzaville de Marien Ngouabi ont eu aussi leurs heures des folies et des fureurs dans des guerres radiophoniques mémorables. L’Ouganda et le Rwanda sont aujourd’hui les nouveaux volcans en éruption contre le Congo, selon les dirigeants congolais. Il faut arrêter cette tradition des conflits inutiles et penser une politique régionale communautaire, dont la paix garantirait une exploitation paisible des richesses de la région, dans un marché commun capable de faire de l’Afrique centrale et de la région des Grands Lacs un grand espace de bonheur partagé. Dans une telle perspective, la région sera une chance pour toute l’Afrique. S’entretuer au lieu de conjoindre les atouts et les intelligences, c’est s’enterrer soi-même dans les tombes des archaïsmes dont nos pays doivent se débarrasser d’urgence pour être des nations responsables. C’est là le cœur d’une éthique politique de la créativité économique et de l’inventivité sociale. Des dirigeants qui ne comprennent pas cela ne sont pas dignes d’être des dirigeants. Des peuples qui ne comprennent pas cela n’ont aucun avenir dans le monde actuel.

Le problème de la place de la RDC dans l’ordre mondiale. Le président Mitterrand comparait l’ordre mondial actuel à un champ de guerre : qui tombe meurt et il n’y a pas d’alternative. La puissance d’un pays, c’est de s’organiser pour tenir debout, créer, innover, prendre des marchés, développer la dynamique scientifique et technologique, exploiter les richesses, nouer des relations fertiles avec les alliés et avancer vigoureusement sur le chemin du développement. Nos devons comprendre cela et en faire la force de levier pour la construction de l’avenir du pays. Cela nous engage à mettre l’accent sur l’éducation des générations montantes à la maîtrise des outils et de l’esprit de la vraie guerre moderne : la guerre de la puissance pour le développement. Ce mental de dragon économique nous est plus utile aujourd’hui que notre nature actuelle de tigre et d’hippopotame en papier dévoilée par la guerre du M23.

Le problème de l’homme congolais , de sa culture et de son formatage mental. C’est sans doute la clé de tout au Congo aujourd’hui : travailler les esprits, les consciences et les imaginations dans une réorientation globale de la vision congolaise du monde. Il règne dans notre pays des lames de mentalité qui, si on les laisse en leur état actuel, conduiront la nation à la ruine. Je pense aux tendances de victimisation de soi, au complexe de Narcisse qui pousse les Congolais à se mirer en permanente dans le miroir du mythe d’un pays infiniment riche, au lieu d’affronter le problème de la misère et de la pauvreté qui les gangrène. Je pense au syndrome de chiens enragés qui caractérise le discours congolais sur la guerre dans le pays. Et je pense à l’enfermement dans les alcôves de la fatalité au lieu de promouvoir l’esprit de lutte contre tous les fatalismes.

Mon interlocuteur m’avait écouté attentivement, respectueusement, en secouant de temps à autre la tête en signe d’approbation. Il reprit le fil du dialogue lorsque je repris moi-même souffle. Il me relança :

Lui : Et vous voulez que Kampala soit le lieu où l’on discute de tout cela ?
Moi : Je veux que tout cela constitue le cadre de la discussion ou plutôt l’horizon de la transformation des guerres négatives et destructrices en une guerre positive et constructrice : la guerre du Congo sur lui-même, contre ses pathologies et pour l’invention d’un génie congolais de construction d’un futur fascinant.

Après cet entretien, j’ai me suis demandé combien de personnes dans la ville de Goma et dans tout le pays sont vraiment préparées pour saisir les enjeux que porte la guerre du M23 et sur lesquels je concentre mon attention. N’est-il pas plus facile pour beaucoup de ne pas se casser les méninges à chercher à comprendre le problème de la rébellion de manière globale, en visant la profondeur des choses et en cherchant l’essentiel pour proposer des solutions qui ait une forte consistance humaine face à l’avenir ? N’est-il pas plus sécurisant de reprendre les rengaines passe-partout et de rabâcher des explications populaires au lieu de creuser les significations les plus fructueuses d’un phénomène social qui, même tragique, met chaque congolaise et chaque congolais devant ses responsabilités dans ce qui arrive à la nation ?

Je n’ai pas entendu beaucoup de mes compatriotes s’interroger sur leur part de faute personnelle, à chacun et à chacune, dans l’embrasement des régions du Kivu. C’est comme si, dans chacun d’entre nous, dans nos manières d’être, dans nos manières de penser, dans nos manière de vivre et d’agir, rien ne faisait de nous des acteurs de la tragédie de la RDC. Pourtant, c’est dans nos modes d’être, de penser, de vivre et d’agir qui sont lovés les divisions ethniques destructrices, les préjugés meurtriers et les haines toujours recommencées qui fragilisent la nation. Qui pense vraiment que c’est dans notre culture de la division profonde et dans les types de mentalité dont nous vivons que que réside notre problème de fond : une absence de système immunitaire contre les agressions extérieures ?

En voyant à quel point les fractures tribales ont constitué une grille d’interprétation de la chute de Goma et comment la même grille a déterminé les allégresses, les nouveaux orgueils tout comme les désillusions et les désespoirs suscités par le retrait des rebelles de la capitale du Nord-Kivu, selon le camp auquel on appartient, j’ai perçu pour moi-même ce que la guerre du M23 veut dire aux Congolais. Elle nous révèle notre état de peuple divisé contre lui-même et de nation malade d’elle-même dans ses divisions.

Le téléphone a sonné tout à l’heure. C’est mon ami de la société civile, dont j’ai parlé au début de cette réflexion, qui m’a appelé. Je lui avais parlé du texte que je voulais écrire sur le retrait du M23 de Goma et sur les négociations de Kampala. Il voulait savoir les résultats de ma réflexion.

Lui : Quelle est alors ta conclusion ?
Moi : Que le M23 est entré dans Goma et en est sorti pour nous dire une seule et unique chose.
Lui : Laquelle ?
Moi : Qu’un jour ou l’autre, il faudra changer la République démocratique du Congo.
Lui : Quand ?

J’ai alors récité à mon ami le vœu que le romancier brésilien Paulo Coelho a adressé à la militante des droits humains, l’iranienne Shirine Ebadi, lors d’un concert en honneur de cette femme d’exception quand elle reçut le prix Nobel de la paix. Coelho écrit, au sujet de cette iranienne combattante :

Que sa course soit lente.
Car son rythme est le rythme du changement.
Et le changement, le vrai changement, est toujours très long à s’accomplir.

J’ai ajouté, afin de mieux préciser ce que toute révolte signifie pour un peuple et pour un pays :

Moi : Il convient aujourd’hui que chaque Congolais, chaque Congolaise, pense à entrer dans le changement en l’appelant de tous ses vœux et en l’incarnant de toutes ses forces.
Lui : Pas à la manière du M23 tout de même.
Moi ; Non. Nous avons à comprendre au Congo que nous devons changer d’imaginaire, que nous devons revoir nos valeurs et que nous devons construire un nouveau sens à nos vies. C’est là la tâche d’une véritable éducation à la paix, réel chemin d’avenir pour la RDC.
Lui : Tu devais dire cela aux responsables du M23.
Moi : Je ne suis pas leur conseiller politique et stratégique. Je cherche seulement à comprendre leur message sans accepter le canal guerrier par lequel ils transmettent le message. Le message est clair et je vous le répète : le Congo doit changer. Il nous faut changer, nous Congolaises et Congolais, nos imaginaires destructeurs. Il faut fonder la société sur des valeurs qui promeuvent la paix, l’humanité et l’être ensemble créatif.
Lui : On n’a pas besoin de guerre pour cela.
Moi : exactement.
Lui : C’est cela que nous devons dire au M23.
Moi : Chaque messager choisit le canal par lequel il transmet son message. Pourvu que le message soit entendu le plus profondément et le plus fertilement possible!
Lui : Crois-tu que le message sera entendu ?
Moi : J’espère que tout le peuple de la RDC aura des oreilles pour entendre le message ! L’essentiel n”est pas ce qui s’est passé, mais ce qu’on en fait pour construire l’avenir. Si le peuple comprend cela, il fera émerger de nouveaux acteurs politiques capables de le co
mprendre.

Sous l’orage, toutes les espérances

L’orage qui s’annonçait depuis un moment a éclaté dans le ciel assombri de Goma. Il s’est mis à pleuvoir abondamment sur la ville. Il en tombait des cordes, selon la juste et concrète expression populaire. J’ai dit au revoir à mon ami, j’ai éteint le téléphone et j’ai tourné mes yeux vers le lac Kivu furieusement tourmenté par l’impétuosité de l’orage. ” C’est là l’image même du pays “, ai-je pensé. Je me suis alors souvenu de Verlaine : ” Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville “. J’ai ouvert la porte de la maison et je l’ai refermée derrière moi. Je me suis assis dans la tendresse du fauteuil et j’ai écouté en silence la fureur de la pluie, la fougue lointaine des vagues dans le lac et les grondements des tonnerres au plus haut des cieux. ” L’orage passera et le soleil s’élèvera “, ai-je murmuré en toute douceur, sans savoir si je m’adressais aux éléments déchaînés dehors, à la tristesse de mon propre cœur ou à mon pays meurtri mais chargé de toutes les espérances du monde.

Kä Mana
Président de Pole Institute

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