RDC: La chimère de l’armée

« Nous vivons comme des chiens. Nous errons aux crochets des civils leur mendiant des bananes. Cela fait trois moi que nous n’avons pas été payés ou reçu quelque chose à manger… ». Lâchés au témoignage d’un membre d’une Ong internationale, les propos de ce militaire congolais en fonction à Minova, dans le Sud Kivu, traduisent bien l’état de clochardisation et d’abandon dans lequel versent les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC).

Si à la fin de la guerre de 1998-2002, la réforme du secteur de la sécurité (RSS) avait été déclaré objectif prioritaire par les acteurs locaux et étrangers du dialogue  inter-congolais de Sun City, on constate que, dix ans après, l’Etat congolais ne dispose pas d’une armée apolitique et capable de défendre l’intégrité du territoire national et des frontières, selon la lettre de la Constitution. Cela en dépit de la volonté affirmée par les bailleurs de fonds autant que par les nouvelles élites issues du processus de transition (2003-2006), puis du cycle électoral de 2006.  A partir de 2003, les Nations Unies (NU) et l’Union Européenne (UE) sont intervenues à soutien de Kinshasa dans le cadre de la formation d’une armée républicaine intégrée.

 

Les premières à travers leur force de maintien de la paix en RDC (la MONUC, devenue MONUSCO en 2010, avec vingt mille effectifs et un budget annuel de 1,35 milliards de dollars) et leurs agences, comme le Programme pour le développement (PNUD) ou le Haut Commissariat pour les réfugiés ; l’UE en établissant un programme de coopération (EUSEC) qui, depuis 2005, se pose « l’objectif général… de soutenir les autorités congolaises pour reconstruire une armée et la mise en place d’un appareil de défense efficace qui garantira la sécurité à toute l’étendue du pays et les conditions favorables pour le retour du développement social et économique ».

Si, à l’évidence, la mission n’a pas été remplie, on note que le projet aurait dû  en particulier mettre de l’ordre dans la chaîne de paiement pour combattre toute forme de corruption, notamment le détournement des salaires des soldats par les haut-gradés, phénomène qui n’a pas été enrayé non plus. 

D’autres partenaires bilatéraux -les Etats Unis, la Belgique, le Royaume-Uni, l’Angola et l’Afrique du Sud- se sont activés à côté des FARDC. « Nous avons un grand partenariat militaire avec votre pays et avons formé beaucoup de soldats et d’officiers congolais et un bataillon à Kisangani », déclarait encore en juin aux autorités de Kinshasa l’ambassadeur américain James Entwistle. A la même période -hélas-, les bataillons commando et de réaction rapide, dont le 322ème et le 145ème, entrainés justement par des instructeurs américains, belges et sud-africains à Bukavu (Sud Kivu) et à Kindu (Maniema), étaient défaits à l’Est par les combattants du Mouvement du 23 mars (M23), une organisation politico-militaire  entrée en rébellion en avril dernier et issue des divers groupes rebelles signataires de l’accord de paix de mars 2009 avec Kinshasa.

En août, devant l’impuissance de la troupe face aux insurgés, le gouvernement lance une campagne d’enrôlement. Avec des résultats assez menus. « Au Congo, avait déclaré à France 24 un jeune étudiant de Goma, dans le Nord Kivu, ce n’est pas une fierté d’entrer dans l’armée. Pour des parents, c’est même une désolation de voir son enfant enrôlé ». Les raisons immédiates ? Avec un solde largement insuffisant de cinquante dollars par mois et qui souvent n’arrive pas à destination, dépourvus de l’équipement nécessaire, avec assez peu de camps pour l’accueil des familles et sans aucune formation dans le domaine de la protection des populations, les membres de l’armée régulière constituent la première source d’insécurité pour les civils(1).

Le mécontentement régnant aussi dans leurs rangs, des groupes de militaires ne manquent pas de donner de temps à autre des avertissements musclés au pouvoir. Des hommes armés en tenue des FARDC ont attaqué à deux reprises, en janvier 2011 et en février 2012, l’aéroport de Lubumbashi, au Katanga, fief du chef de l’Etat, dont la résidence située dans le quartier de la Gombe, à Kinshasa, puis le camp Kokolo ont été également pris par cible en février 2011.  Protagonistes de pillages, de viols et d’autres atrocités, et sans compter l’hémorragie permanente des désertions, les FARDC sont aussi tristement célèbres pour leurs défaites ponctuelles si confrontées au combat. Lors de la prise de Bunagana par le M23 en juillet dernier, les loyalistes ont fui sans opposer aucune résistance et en laissant sur place lance-roquettes, mortiers, canons antichars et antiaériens, caisses de munitions… Après avoir franchi la frontière en territoire ougandais, les six cent militaires qui n’avaient pas troqué leurs uniformes avec des habits civils ont été désarmés par les forces de Kampala.

Une véritable débandade suite à laquelle l’armée régulière ne s’est plus battue contre les mutins. Ceux-ci ont arrêté leur progression vers Goma, capitale du Nord Kivu, que pour donner une chance aux négociations entreprises en août dans le cadre de la Conférence internationale de la région des Grands Lacs (CIRGL).  Poussé par les autorités de cette dernière à prendre langue avec la rébellion après l’avoir refusé pendant six mois, le président de la RDC Joseph Kabila a pas mal agacé ses partenaires internationaux, pourtant si bienveillants à son encontre.

Le 27 août, pendant une session du Conseil de sécurité de l’ONU consacrée à la crise congolaise, le diplomate guatémaltèque Edmond Mulet, secrétaire général adjoint aux opération de maintien de la paix des Nations unies (NU), a défini effrayantes les performances des FARDC. « On aurait dû mettre la pression sur le président Kabila pour qu’il entreprenne finalement la réforme cruciale de son armée et du secteur de la sécurité dans son ensemble. La guerre contre le M23 n’est pas du ressort de la Mission de stabilisation au Congo des NU (MONUSCO), mais du gouvernement de la RDC », a-t-il précisé.

Ainsi, aux défaillances coupables des uns s’ajoutent les ambiguïtés des autres. Car, si les critiques au locataire du Palais de la Nation ne sont pas dénouées de fondement, ceux qui le soutiennent depuis bientôt onze ans ne sont pas si innocents non plus. Comme on le remarque dans le diagnostic d’un groupe de onze Ong, congolaises et étrangères qui s’est penché sur la question de la réforme militaire : « L’échec de la mise en œuvre du RSS est imputable à un manque de volonté politique aux échelons les plus élevés du gouvernement congolais. Celui-ci a permis à des réseaux corrompus actifs, présents au cœur même des services de sécurité, de prospérer en dérobant les ressources censées couvrir les salaires de base et en profitant de l’exploitation des ressources naturelles… La communauté internationale porte également une responsabilité significative. Ainsi, les partenaires internationaux de la RDC ont fait preuve d’incohérence politique et d’une coordination déficiente » (2).

De surcroît, entre 2006, année de la présidentielle gagnée par Kabila, et 2010, l’aide public au développement concernant les problèmes sécuritaires en général a été chiffré au 6% de l’aide totale, montant qui baisse à l’1% si l’on considère que les dépenses consacrées à la RSS ! Un désengagement qui n’est pas sans poser la question des intérêts réels des différentes forces politiques, locales et étrangères, qui se sont occupées de la RSS.

En réalité, les causes du raté de la réforme sont profondes et remontent au moins à la période de la transition.

En mars 2003, le débat sur les principes fondateurs de la nouvelle armée provoque une crise politique entre la composante ex-gouvernement et les autres. Malgré l’option indiquée au dialogue inter-congolais d’assumer come critère de base la fusion des trois armées issues de la guerre, le Comité international d’accompagnement de la transition (CIAT) soutient le camp gouvernemental où l’on exige qu’on procède à l’intégration des deux armées rebelles dans la sienne. Or, la rupture d’une attitude d’impartialité de la part du Ciat, qui favorise la famille politique de Joseph Kabila à détriment surtout du Rassemblement congolais pour la démocratie, présent en particulier dans l’Est, fut déterminant d’une transition de moins en moins consensuelle et inclusive. La même erreur fut réitérée à propos du désarmement qui, dans toutes les situations post-conflit, est la condition préalable à la réforme de l’armée. Ancien envoyé de l’UE dans les Grands lacs, Aldo Ajello a donné un avis ponctuel sur le processus de désarmement qui, en RDC, a été confié à la Banque Mondiale : « Ce genre d’opération doit être fait de façon neutre, afin qu’aucune des parties ne puisse penser que l’autre est favorisée. Au Congo en revanche, la Banque Mondiale a appliqué les principes de la politique d’aide au développement à la démobilisation des soldats : elle a lancé le ‘government ownership’, c’est-à-dire qu’elle a donné au gouvernement -l’une des parties- le pouvoir de décision. Elle a mis les décisions à prendre dans les mains de gens qui n’avaient pas intérêt à faire avancer le processus parce qu’ils profitent pécuniairement du statu quo. C’est une erreur »(3).

Un manque de neutralité délétère qui a conforté les forces liées à Kabila dans la poursuite d’une conduite basée sur l’exclusion et l’affairisme. Dans cette dynamique est à inscrire la faillite de la réconciliation nationale, pourtant but essentiel du dialogue inter-congolais et certainement parmi les causes principales de l’inexistence d’une véritable armée en RDC. Pour cela, les différentes opérations de brassage ou de mixage n’ont jamais abouti et l’armée demeure tragiquement la première caisse de résonance du tribalisme et du chauvinisme ambiants dans les milieux gouvernementaux. Le dix septembre dernier à Burhinyi, dans le Sud Kivu, quatre officiers des FARDC ont été froidement exécutés en raison de leur appartenance à la communauté tutsi. L’énième épisode de ce genre, qui témoigne de l’absence de leadership, sans laquelle l’avènement d’une force publique en mesure d’assurer la protection des populations et l’exercice de la souveraineté nationale sur l’ensemble du territoire demeure une chimère.

(1)   « Une enquête menée auprès de plus de 10 000 ménages dans les provinces du Nord et du Sud Kivu a désigné les FARDC comme la deuxième source la plus fréquente d’insécurité, après le banditisme. Et avec un nombre d’exactions commises supérieur au nombre des atteintes perpétrées par les groupes armés » (‘Prendre position sur la réforme du secteur de la sécurité’, avril 2012).

(2)   Idem, page 3.

(3)   Interview à ‘La Libre’, 07/02/2007.

Luigi Elongui

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